Le cuir d’ananas est un textile fabriqué à partir des fibres extraites des feuilles d’ananas. Après avoir analysé la composition et les usages de cette matière sur une dizaine de marques, voici ce qu’il faut savoir avant de craquer pour un sac ou une paire de chaussures en « cuir » végétal.
Concrètement, il s’agit d’un matériau non tissé – un feutre de fibres végétales – qui imite certaines propriétés du cuir animal (souplesse, résistance) sans utiliser de peau. Le nom commercial le plus connu est le Pinatex, développé par l’entreprise Ananas Anam. Mais derrière l’image « 100 % naturel », la réalité est plus nuancée.
Comment le cuir d’ananas est-il fabriqué ?
Tout commence aux Philippines, dans les exploitations d’ananas. Chaque année, environ 40 000 tonnes de feuilles sont jetées ou brûlées après la récolte du fruit. C’est cette matière première – gratuite et abondante – que Carmen Hijosa, designer espagnole en maroquinerie, a décidé d’exploiter dans les années 1990.
Le processus se déroule en plusieurs étapes. Les agriculteurs récoltent les longues feuilles du plant (qui peuvent atteindre 1,50 m) puis les décortiquent à l’aide de machines pour séparer les fibres de la biomasse. Ces fibres sont lavées à l’eau claire et séchées au soleil. Les résidus végétaux sont transformés en engrais organique ou en biogaz – rien ne se perd.
Les fibres sèches sont ensuite expédiées en Espagne, chez Ananas Anam, où elles sont feutrées pour former un substrat non tissé. Ce substrat reçoit une couche de finition en polyuréthane qui lui donne sa résistance et sa texture exploitable. Pour obtenir 1 m² de cuir d’ananas, il faut environ 480 feuilles, soit les déchets d’une quinzaine de plants.
Ce qui rend ce procédé intéressant sur le plan environnemental : aucune plantation supplémentaire n’est créée. Les fibres proviennent uniquement de déchets agricoles existants, et la transformation évite la combustion de ces feuilles – ce qui a permis, selon Ananas Anam, de réduire les émissions de 264 tonnes de CO2.

Le cuir d’ananas est-il vraiment naturel ?
C’est le point que beaucoup de sites oublient de mentionner. La composition publiée par Ananas Anam pour la gamme standard Pinatex est la suivante : 72 % de fibres d’ananas, 18 % de PLA (acide polylactique, un polymère issu de l’amidon de maïs, biodégradable en compostage industriel au-delà de 60 °C) et 10 % de polyuréthane au minimum.
Sur certaines gammes comme la Light Midrib, la part de polyuréthane peut grimper jusqu’à 53 %. Le cuir d’ananas n’est donc pas une matière 100 % végétale. Et surtout, une fois que les fibres sont liées au polyuréthane, le matériau n’est ni biodégradable ni recyclable. Ananas Anam travaille sur une version avec couche de finition bio-sourcée, mais elle n’est pas encore disponible à grande échelle.
Attention
Le terme « cuir d’ananas » est un abus de langage. En France, la loi réserve le mot « cuir » aux matières d’origine animale. Les marques sérieuses parlent de « textile à base de fibres d’ananas » ou utilisent directement le nom Pinatex.
Malgré cette nuance, le bilan environnemental reste nettement plus favorable que celui du cuir animal. La production de Pinatex élimine l’usage de métaux lourds et de formaldéhyde liés au tannage traditionnel, et les déchets de fabrication ne représentent que 5 % de la matière première, contre 25 % pour le cuir classique.
Quels sont les avantages et les limites du cuir d’ananas ?
Ce qui fonctionne bien
Des tests menés par l’Institut indépendant pour le cuir et le cuir synthétique en Allemagne ont montré que le Pinatex résiste aussi bien aux charges et aux plis répétés que le cuir animal. Il est souple, respirant, léger et présente un grain naturel distinctif. Ananas Anam propose une dizaine de coloris et huit finitions différentes. La matière peut être teinte, ridée, imprimée ou gravée selon le rendu recherché.
Le cuir d’ananas se retrouve aujourd’hui dans des chaussures (notamment chez NAE Vegan Shoes), des sacs, de la maroquinerie, des bracelets de montre et même du mobilier d’intérieur. Nike a intégré le Pinatex dans une sneaker, et H&M l’a utilisé dans des collections capsules. Si vous vous intéressez aux alternatives végétales dans la chaussure, le cuir de raisin est une autre piste à explorer.
Les limites à connaître
Le prix reste un frein. Le mètre carré de Pinatex coûte environ 15 à 40 € selon la finition, ce qui positionne les produits finis dans le milieu et haut de gamme. Une paire de bottines en cuir d’ananas dépasse facilement les 120 €.
L’autre limite, déjà évoquée, est la présence de polyuréthane dans la composition. Tant que cette couche de finition synthétique est nécessaire, le cuir d’ananas ne pourra pas prétendre au statut de matière entièrement naturelle. La disponibilité reste aussi limitée : Ananas Anam est le seul producteur, et les volumes restent modestes comparés au cuir PU classique.

Cuir d’ananas, cuir de champignon, cuir de raisin – quelles différences ?
Le cuir d’ananas fait partie d’une famille de textiles biosourcés qui se développe depuis les années 2010. En revanche, le cuir de champignon (mycélium, commercialisé sous des noms comme Mylo ou Reishi) utilise des racines de champignons cultivées en laboratoire. Quant au cuir de raisin (Vegea), il exploite les résidus de la vinification italienne – marc, peaux et pépins.
Chacune de ces matières a ses particularités. Le Pinatex mise sur la valorisation de déchets agricoles tropicaux et une chaîne de production qui bénéficie directement aux agriculteurs philippins. Le cuir de champignon se distingue par sa culture rapide (quelques semaines) et son potentiel de biodégradabilité. Le cuir de raisin, lui, s’inscrit dans une économie circulaire méditerranéenne.
Le point commun ? Toutes ces matières nécessitent encore, à des degrés variables, un apport de résine synthétique pour atteindre les standards de résistance du marché. La course à la finition 100 % bio-sourcée est lancée. Toutefois, aucune de ces alternatives n’a encore franchi ce cap à l’échelle industrielle.
Bonne pratique
Avant d’acheter un produit en « cuir végétal », vérifiez toujours la composition exacte sur le site de la marque. Un cuir d’ananas à 72 % de fibres végétales et un cuir PU à 100 % de polyuréthane n’ont pas le même impact – même si les deux sont étiquetés « vegan ».