e lyocell est une fibre textile fabriquée à partir de pulpe de bois, le plus souvent de l’eucalyptus, dissoute dans un solvant non toxique puis filée. Tencel n’est pas une autre matière : c’est la marque déposée du lyocell produit par l’autrichien Lenzing. J’ai épluché les fiches matière de neuf marques de mode responsable avant d’écrire ces lignes, et le mot y était employé de sept façons différentes.
Le lyocell, c’est du bois transformé en fibre
Tout part d’un arbre. L’eucalyptus domine, mais le chêne, le bouleau et le hêtre servent aussi de matière première. On en extrait la cellulose, et on la remet en forme sous l’aspect d’un fil. Le résultat n’a plus rien de commun avec du bois : le toucher est soyeux, au point que la fibre est parfois surnommée soie végétale.
De l’eucalyptus à la fibre : le procédé en circuit quasi fermé
Le bois est réduit en copeaux, puis en pâte, dissoute à chaud dans du NMMO (monohydrate de N-oxyde de N-méthylmorpholine), un solvant à base d’oxyde d’amine. La solution obtenue, de la consistance du miel, est poussée à travers une filière percée de milliers de trous. Les filaments durcissent dans un bain, sont lavés, séchés, puis filés.
Le solvant est récupéré par distillation et réinjecté dans le cycle. Les taux annoncés vont de 97 % (chiffre repris par Wikipédia) à 99,7 % (chiffre communiqué par Lenzing). Ce recyclage vaut au procédé sa réputation, et il est rapide : selon Textile Addict, cinq fois plus que celui de la viscose. Côté matière première, The Good Goods indique qu’un hectare d’eucalyptus produit environ 4 tonnes de lyocell, un arbre qui pousse sans irrigation ni pesticides.

Ni naturelle, ni synthétique : la place exacte du lyocell
Voilà le point sur lequel je vois passer le plus d’erreurs. Le lyocell est présenté un peu partout comme une fibre naturelle. Il ne l’est pas. Cette fibre n’existe nulle part dans la nature, contrairement à celles du coton, du lin ou du chanvre : elle est obtenue par modification chimique de la cellulose. Wikipédia la classe comme fibre « 100 % cellulosique, modifiée chimiquement ».
Elle n’est pas synthétique pour autant : ni pétrole ni charbon à l’origine, à la différence du polyester ou de l’acrylique. Le terme exact est fibre artificielle, ou cellulosique régénérée.
Son histoire est courte. Le procédé est exploré dès les années 1970, abandonné, puis repris : la première fibre lyocell sort des laboratoires britanniques de Courtaulds Fibers en 1988. La commercialisation démarre en 1992 sous le nom Tencel. Le groupe autrichien Lenzing AG reprend ensuite la marque et devient l’acteur dominant du marché.
Tencel ou lyocell : quelle différence ?
Aucune, sur le plan de la matière. Lyocell est le nom générique de la fibre. Tencel™ est une marque déposée appartenant à Lenzing. Un tissu en Tencel est un tissu lyocell, produit par une entreprise précise, selon un procédé précis. D’autres noms commerciaux existent pour la même fibre : Lenzing Lyocell, Alceru, Newcell.
Cette nuance a une conséquence concrète que je vois rarement écrite noir sur blanc. Le mot « lyocell » sur une étiquette ne garantit rien. Il indique une famille de fibres, pas une performance environnementale. Aucune règle n’oblige un fabricant à préciser d’où vient son bois, ni quel pourcentage de solvant son usine récupère réellement. Les chiffres qui circulent (99 % de solvant recyclé, pulpe issue de forêts certifiées FSC ou PEFC) sont documentés par Lenzing pour ses propres fibres. Rien ne dit qu’ils s’appliquent à un lyocell anonyme fabriqué ailleurs.
Lenzing produit en Autriche, en République tchèque et au Royaume-Uni, mais aussi en Thaïlande, en Chine et au Brésil. L’entreprise a lancé en 2020 ses premières fibres Tencel certifiées neutres en carbone. La production mondiale de lyocell dépassait 415 000 tonnes en 2018 et continue de grimper, tout en restant marginale : moins de 1 % de la production textile mondiale.
Lyocell, viscose et modal : ce qui les sépare
Ces trois fibres sortent de la même famille, celle des cellulosiques régénérées, et partent toutes du bois. Ce qui les distingue, c’est le chemin chimique emprunté entre l’arbre et le fil.
La viscose : le procédé que le lyocell a été conçu pour remplacer
La viscose est la plus ancienne. Sa fabrication passe par une réaction de la cellulose avec du disulfure de carbone, un composé neurotoxique dont les rejets d’usine ont fait l’objet de nombreuses alertes. Le lyocell n’en utilise pas du tout : c’est la critique du procédé viscose qui a poussé au développement du NMMO. Le prix suit. Selon Textile Addict, produire de la fibre lyocell coûte environ deux fois plus cher.
Le modal : même famille, autre bois
Le modal a été développé par Lenzing dans les années 1960 à partir de cellulose de hêtre. Son procédé reste celui de la viscose, avec un étirage des fibres qui allonge et aligne les chaînes de cellulose : plus de drapé, plus de douceur, une bonne tenue au lavage. Attention sur les étiquettes : la marque TENCEL™ couvre à la fois du TENCEL™ Lyocell et du TENCEL™ Modal. Lire « Tencel » ne suffit pas à savoir laquelle des deux fibres on achète.
Ce que le lyocell apporte au quotidien, et ses limites
Les qualités de cette fibre sont mesurables. Son absorption de l’humidité dépasse celle du coton et de la soie, d’où sa réputation de tissu frais. Sa résistance mécanique reste élevée à sec comme mouillé, et sa fibrillation contrôlable permet des rendus très différents, du lisse soyeux au grain proche de la peau de chamois. L’effet antibactérien souvent mis en avant découle de cette gestion de l’humidité : moins d’eau stagnante, moins d’odeurs.
Le lyocell est aussi biodégradable et compostable, à une condition rarement mentionnée : qu’il ne soit pas mélangé. Un jersey à 95 % lyocell et 5 % élasthanne ne se compostera jamais.
Les limites sont réelles. Le coût de production se répercute sur le prix final. Le rétrécissement atteint environ 5 % lors d’un lavage à 60 °C, d’après Wikipédia. Enfin, l’eucalyptus est massivement cultivé en monoculture, un mode d’exploitation qui appauvrit les sols et réduit la biodiversité, quelles que soient les qualités du procédé industriel qui suit.
Le chiffre qu’il faut lire avec prudence
Les données les plus citées sur le lyocell (95 % d’eau en moins et deux fois moins de CO2 que le coton) proviennent de Lenzing, c’est-à-dire du producteur lui-même. Wikipédia signale d’ailleurs ces chiffres comme insuffisamment sourcés. Ils comparent une fibre tracée à une moyenne mondiale du coton conventionnel, ce qui n’est pas la même chose qu’une comparaison avec du coton biologique.
Le lyocell est-il vegan ?
Oui. La fibre est 100 % d’origine végétale et sa transformation ne fait intervenir aucun composant animal. À ce titre, le lyocell rejoint la famille des alternatives que je suis de près, au même titre que le cuir vegan sur le terrain de la maroquinerie.
La question intéressante porte sur le produit fini, pas sur la fibre. Une chaussure ou un vêtement qui affiche du lyocell peut contenir de la laine dans sa doublure, de la soie dans ses finitions, ou des colles d’origine animale. Le cas de la laine angora illustre le problème : une même étiquette peut mêler une fibre végétale irréprochable et une fibre animale dont les conditions de production posent question.
Côté chaussures : les Tree Runners d’Allbirds annoncent une tige tricotée en TENCEL™ Lyocell issu d’eucalyptus, mélangé à du polyester recyclé. La tige est végétale. Cela ne dit rien de la semelle intérieure, de la doublure ou des adhésifs, qu’il faut vérifier séparément. Une tige en lyocell ne rend pas une paire vegan par elle-même.

Comment reconnaître et entretenir un textile en lyocell
Sur l’étiquette de composition, cherchez le mot lyocell et son pourcentage. La mention TENCEL™ Lyocell indique une fibre tracée par Lenzing, avec une pulpe issue de forêts certifiées. Un simple « lyocell » reste une inconnue sur l’origine du bois. Les marques transparentes précisent leur fournisseur : Armedangels, Knowledge Cotton Apparel, Jan’n June.
L’entretien ne demande rien de particulier. Un lavage à 30 °C suffit et le tissu se passe le plus souvent de repassage. Si le fer devient nécessaire, on repasse à l’envers, à basse température. Le sèche-linge est le vrai ennemi : c’est lui qui provoque l’essentiel du rétrécissement.
À vérifier avant d’acheter
Regardez le pourcentage, pas seulement le mot. Un vêtement à 30 % lyocell et 70 % polyester profite de l’image de la fibre sans en avoir les propriétés. Cherchez aussi la mention TENCEL™ ou une certification FSC / PEFC sur l’origine du bois : c’est le seul élément qui engage le fabricant.
Les questions que l’on me pose le plus sur le lyocell
Le lyocell se froisse-t-il ?
Très peu. C’est l’un de ses arguments les plus solides face au lin et au coton. La fibre est souple et retrouve sa forme d’elle-même : Wikipédia la classe parmi les textiles infroissables. Un chemisier en lyocell sorti d’une valise demande rarement un coup de fer.
Le lyocell rétrécit-il au lavage ?
Modérément, et surtout à haute température. Wikipédia indique un rétrécissement d’environ 5 % pour un lavage à 60 °C. Un lyocell de qualité lavé à froid reste sous les 3 %. La règle est simple : 30 °C en machine, séchage à l’air libre, pas de sèche-linge. Le premier lavage provoque l’essentiel du retrait, comme sur toutes les fibres cellulosiques.
Le lyocell tient-il chaud ?
Non, et ce n’est pas son rôle. C’est une fibre thermorégulatrice, pas isolante : elle évacue l’humidité de la peau vers l’extérieur du tissu, d’où la sensation de fraîcheur en été. Rien à voir avec la laine mérinos, dont les fibres emprisonnent l’air. En hiver, le lyocell fonctionne en couche intermédiaire, rarement seul.
Le lyocell est-il vraiment biodégradable ?
Pur, oui : la cellulose se dégrade. Mélangé, non. Un tissu à 95 % lyocell et 5 % élasthanne ne se composte pas, les deux fibres étant indissociables une fois filées ensemble. C’est la limite que les fiches produit passent sous silence. Vérifiez la composition complète avant de croire à un vêtement compostable.